Poésie / Littérature en relectures

19. mai, 2017

A propos de "Coupure d’électricité", de MCDem

Je ne connaissais pas Murielle Compère-Demarcy. Elle signe (sous l’abrégé MCDèm à la manière d’un graff sur les murs de la nuit) un long poème Coupure d’électricité aux Editions du Port d’Attache. En présentant ce beau poème-fleuve, son préfacier cite la Beat-Génération avec pour haute lignée celle d’Arthur Rimbaud et celle d’Apollinaire. Il faudrait ajouter à ces F—du logis poétique la prose syncopée du grand Cendrars, oublié trop souvent, prose que MCDèm partage et déroule brillamment. Quand je dis prose, c’est manière de parler. Court tout au long de cet épique poème urbain une musique de fond, un staccato de sons sortis du désordre du monde, — de notre monde à la technologie hypertrophiée, où la F—Electricité décide de faire grève, créant un chaos d’envergure, entre autres ferroviaire, puisque les voies du Sens sont emmêlées, ce qui, comme en écho, rejoint l’in-tranquille phrasé de La prose du Transsibérien... Dans ce torrent de mots hâtifs, catapultés, jetés comme des jets de peinture sur 3 mètres sur 3 tels les rescapés d’un monde fou, un fusible a sauté dans la tête-à-poèmes de l’auteur. Tant mieux ! Sans cette coupure, pas de rupture, et donc pas de poème. La scansion de Coupure d’électricité fait très souvent penser à un halètement, à une course folle, un parcours balisé où le poète se cogne. Un chœur de voix intimes qui nous suggère que la poésie est de chair, que le poète doit marcher, inventant par là même son chemin de lumière, loin des canons de l’Art dit officiel... qu’une coupure peut sectionner aussi les nerfs de la raison. La nuit a enfanté sa rouge calligraphie. Eurydice et Orphée peuvent bien se rhabiller. Quant à Narcisse...le miroir a déteint. Nul doute : la sarabande de MCDèm rappelle l’équipée rimbaldienne, la mélancolie visionnaire de Guillaume, le festin nu de Burroughs et Ginsberg... Coupure d’électricité devrait dit être à voix haute comme un mantra chargé de sortilèges.

Yves Carchon

 

Site de revue de poésies en ligne, reçues au coup de coeur / Site de ressources en poésie contemporaine / Journal poétique de M©Dĕm. (alias Murielle Compère-Demarcy)

 

Blog « Poésie en relectures » : http://www.mcdem.simplesite.com/

 

 

18. mai, 2017

Sur ma table de nuit ces livres qui me tiennent en éveil.

par Richard Taillefer (auteur de PoéVie Blues, 2015)

 

 

Coupure d’électricité / Murielle Compère-Demarcy/Editions du Port d’Attache/2015

 

 

Un fusible a sauté, et l’histoire commence ou plutôt un voyage à travers les nuits plurielles. Durant les 9 pages de ce long poème en PoéVie, l’auteur nous prend à la gorge et nous colporte dans un univers >underground< avec cette musique au rythme frénétique et saccadé « rock’n’blues »qui ne vous lâche plus d’une ligne à l’autre.

 

Allégorie moderne qui n’est pas sans nous rappeler les grandes voix de la poésie américaine de la Beat-Génération. S’il y a crise, c’est que le monde a disjoncté. Extinction des feux à l’heure où le Train-tram-rail nous transporte vers des rêves avortés. Convois de sang le long des ballasts aux éclisses funèbres. On n’a pas le temps de tout contrôler, « c’est la faute à personne », il faudra marcher encore et encore jusqu’à retrouver une trace d’un peu d’humanité.

 

Énorme « centrifugeuse des rêves ».

 

Pêle-mêle :« Mangues/ananas/palétuviers, tapisserie, art contemporanéisé, sciences Po' et ces 3 mètres sur 3 mètres 8 ans de travail », pédaler dans l’obscurité avec l’espoir de Pénélope dans un coin de sa petite tête.

 

« Maman est morte », c’est la faute à personne et « je ne sais pas pourquoi ».

 

Il faut récupérer. » Récupérer le mobilier. Tout noter ». Mais il n’y a plus personne pour nous entendre.

 

Un livre qui nous bouscule et immerge au plus profond de nos propres voix intérieures. MCDem, signe là un recueil d’une beauté intemporelle et nous projette vers une extase obscurité lumineuse.

24. févr., 2017
24. févr., 2017

Albert Ayler

23. févr., 2017

ZONE CRITIQUE

 Comilédie : attention chef-d’oeuvre !

Posted by Admin on jeudi, février 23, 2017 · Leave a Comment

 

Sages et singes de littérature anodine, émolliente, s’abstenir. Une belle revanche puisque, plus de vingt ans après sa composition façon free jazz, solo d’Albert Ayler, Ornette Coleman ou Pharoah Sanders, voici enfin publié ce roman, cet OLNI lancé à la figure de la médiocrité et du lénifiant consensus éditorial par les audacieuses éditions Tinbad. Une grenade enfin dégoupillée !

« Excentrique, étrange, irréel », dit l’auteur lui-même à propos de son livre.

Comilédie : un OLNI lancé face vers le ciel à la figure timorée de l’éditeur qui le refusa, il y a a un peu plus de vingt ans.

Les éditions Tinbad publient depuis 2014 des œuvres inclassables, avec pour œuvre-pilote Ulysses de James Joyce qui exploita avec ferveur et témérité les ressources du terrain littéraire en modernité formelle. Voulant remettre au goût du jour la création littéraire la plus contemporaine, avec ses audacieux coups d’éclat avant-gardistes, les éditions Tinbad repartent des deux décennies 1910-1930, marquées par le Futurisme, le Dadaïsme, le Surréalisme, Proust, Joyce) et qui constituent « la période la plus féconde en modernismes de notre Histoire », pour jeter dans la jungle des publications, à la face d’une Littérature devenue molle et médiocre à force d’institutions et de consensus, ses propres œuvres inclassables telle Comilédie de Jacques Cauda.

« Nous ne nous interdirons pas », revendiquent les éditions Tinbad, « de publier des œuvres inclassables qui seraient au croisement de la poésie et du roman moderne : un violent “je” autobiographique sera recommandé et même essentiel. Notre cap : la littérature contrainte et le “Carré noir” en Littérature. Une seule certitude : pas de romans – « chromo » ! Vieilles anecdotes … »

« Folie littéraire » que cette Comilédie ?

Déjà la métaphore de la couture s’y trouve. Dans l’intrigue, mettant en scène deux jumeaux fœtus dans le ventre de leur mère (Rose, mater dolorosa, enceinte aussi du narrateur et de son double tautologique, Sosie), décidant de sortir par l’oreille de la parturiente (clin d’œil à Rabelais) et cousant, avant leur ascension, son vagin ; avant de causer littérature, philosophie, théologie (refaire le monde avant d’y être projeté ou de s’y projeter).

Métaphore de la couture aussi comme travail textuel dans le style et le remue-méninges à l’oeuvre d’une démolition de la Littérature (la recoudre pour en découdre avec Elle, escortée de ses agitateurs de folies littéraires, et pas des moindres : Raymond Roussel, Artaud, Joyce, Jarry, Queneau, Dubuffet) ; dans le ventre du texte même dont La Couture figure un chapitre ; par les illustrations qui donnent à voir des collages de Jacques Cauda ; dans le facing avec une 1ère de couverture proposant un dessin et un collage de l’auteur pour Comilédie ; via les titres qui suggèrent un cut-up dans le tissu textuel, charnel, et par les orifices par où le corporel s’exprime : Prépuceface, Le pis (coupure de presse I), Coupure de Presse II, Coupure de Presse III, …

Le style s’écrit sur les harmoniques d’un étrange solo de free jazz : « Vertical, pointé vers le soleil, à la manière d’un nouage indéfini du langage sur lui-même tournant dans une structure en spirale », précise l’auteur. Modernité formelle, dans la généalogie que l’on a dite précédemment et inédite.

Comilédie, dédiée à Guillaume Basquin dirigeant avec Christelle Mercier les éditions Tinbad et Les Cahiers de Tinbad, s’est écrite par la plume ou le clavier d’un certain Christian Saint-Germain, pseudonyme d’un auteur aux clés d’approche et d’entrées estranges ; original ; fulgurant peintre surfiguratif en même temps qu’écrivain, poète, photographe et documentariste.

Comilédie joue le goût de l’effort – enfin. L’effort induit par toute véritable lecture, Littérature. La découverte d’un Auteur jamais ne s’improvisera. Jamais on n’entrera ainsi farniente jusqu’au cœur effeuillé du Langage.

Murielle Compère-Demarcy

Comilédie, Jacques Cauda, éditions Tinbad, 168 p., 2017, 20€