Poésie / Littérature en relectures

20. nov., 2017

"Tout picard que j’étais" Conférence de Jacques Darras

à la Comédie de Picardie, Amiens -le 15 décembre 2016

 voir la vidéo sur le site du CAP (Club Action Picardie)

 

En décembre 2016, le poète Jacques Darras a donné sa première conférence consacrée à la place exceptionnelle, bien qu’occultée par les histoires littéraires de la Littérature française nationale, occupée par les picards dans cette Histoire. "Depuis un bon millénaire", souligne Jacques Darras, "la Picardie, l’Artois, - à un degré moindre la Flandre- ont constitué de véritables terres de fertilité, de continuité littéraire, ayant fourni une contribution exceptionnelle, sous-estimée, à l’Histoire nationale". L’objectif de cette conférence consiste à restituer la place de la langue picarde dans cette Histoire, d’en illustrer l’importance par un florilège de textes lus par le poète dans des intermèdes toniques et savoureux. Le choix de ces textes poursuit un fil vigoureux, illustrant la diversité des tons utilisée par notre langue picarde, allant de textes "sérieux" à d’autres de verve comique, voire jouant avec le propos salace, puisque les picards, avant tout « êtres d’oralité » ont souvent, voire toujours, souhaité faire entendre leur langue en public (conformément aux canons de l’art poétique arrageois) en donnant du corps à celle-ci par cet art de raconter des histoires salaces grâce à une langue vernaculaire explosant dans toute sa saveur et sa verdeur/fraîcheur parodique. Beaucoup de fabliaux, ne l’oublions pas, possèdent une origine picarde et s’exécutent dans le jeu engageant et stimulant d’histoires coquines aux antipodes de la lyrique courtoise des chansons de geste, histoires de cocuages, de ruses sexuelles, exécution et faconde de poèmes grossiers. Une langue picarde vaillante, gaillarde, "verte", dont l’art est d’avoir su conjuguer dans son expression quelque chose à la fois de populaire et de raffiné. Adam de La Halle, « le bossu d’Arras » en est un éminent représentant, avec son Jeu de la Feuillée, usant d’un comique de situation sociale -la société de son époque transposée sur la scène théâtrale- et mettant en jeu une illusion d’action incluant une part d’improvisation comme ce sera le cas dans Six personnages en quête d’auteur de Pirandello.

Redonner sa place à la langue picarde dans sa contribution exceptionnelle à la littérature française s’inscrit aussi dans une démarche plus ample de freiner -ainsi que le rappela fort justement le libraire-éditeur Philippe Leleu de la Librairie amiénoise du Labyrinthe, par ailleurs acteur de l’association le CAP (Club Action Picardie) créée avec Jacques Darras dans l’urgence politique de la suppression de la Région Picardie – cette conférence, écrivions-nous, s’inscrit aussi dans une démarche plus ample de freiner ce « penchant des picards » à l’effacement, laissant par leur propre sous-estimation et par leur absence de réactivité face aux attaques hors leurs murs (hors leur Région scandaleusement destituée de son identité culturelle, de son nom identitaire de « Picardie » il y a peu) la place aux comportements les plus cyniques venus de l’extérieur. "S’il est idiot d’être fier d’être né quelque part", précisa Philippe Leleu, "il est aussi stupide d’en avoir honte". Idiot et dommageable. Cette conférence, impulsée par l’initiative du CAP et de l’Université Populaire d’Amiens, se propose de redonner toute sa place légitime au rôle de la langue picarde dans l’Histoire littéraire, culturelle. Entreprise inédite, inaugurale, personne n’ayant auparavant rassemblé cette matière extrêmement riche replaçant sous la lumière qui lui revenait de droit la contribution réelle et incontournable des Picards dans cette Histoire.

Jacques Darras a situé cette première conférence sous l’invocation de Jean Racine qui écrivit, publia et fit représenter l’unique comédie qu’il ait jamais écrite, en 1668 : Les Plaideurs. Dans l’acte I scène 1 de cette pièce le personnage de Petit Jean commence par un monologue d’affirmation assez remarquable où nous entendons que Jean Racine n’oubliait pas ses origines picardes. Le dramaturge picard fait dire à Petit Jean, appelé par un juge qui le fait venir à son service d’Amiens en Suisse :

 

« Tout picard que j’étais, j’étais un bon Apôtre

 

Et je faisais claquer mon fouet tout comme un autre. »

 

 

 

Jacques Darras ce 15 décembre 2016, lors de cette première conférence intitulée « Toutpicard que j’étais », nous proposait de « faire claquer notre fouet, ici, ce soir » comme étendard de notre âme picarde…

 

En « chirurgien de la mémoire », le poète-essayiste se donnait l’objectif de réparer l’élasticité d’une aire géographique devenue poreuse à l’Imaginaire national : la Région de Picardie-Flandre-Artois.

La tentative de sortir la Picardie de l’ombre -et de réparer au mieux le rapt d’identité qui lui fut « infligé » dernièrement par la disparition inimaginable de son nom (d’où émergea le manifeste protestataire du CAP : « Picardie, j’écris ton nom ») - n’est pas une première démarche poursuivie par Jacques Darras. En 1985, en effet, ce dernier avait rassemblé linguistes et écrivains afin de mettre dans la lumière l’Histoire séculaire mal connue du territoire Picard. Cet éclairage fut concrétisé par la publication aux éditions des Trois-Cailloux de La Forêt invisible au but de faire sortir de son invisibilité la littérature en langue picarde depuis le Moyen Age.

La conférence de ce 15 décembre 2016 s’attaquait en quelque sorte trente ans plus tard à une seconde forme d’invisibilité, encore plus préjudiciable, évoquée précédemment.

 

Allant du 6e au 13e siècle, Jacques Darras traça l’Histoire de la Picardie, de comte de Flandres et comte d’Artois au Comte de Paris, puis aux Ducs de Bourgogne jusqu’à Louis XIV, Histoire étayée par l’existence de textes littéraires majeurs, au travers de villes phares telles que Laon, Capitale de la dynastie carolingienne, Arras, ville du Jeu littéraire et théâtral. Adam de La Halle, Jean de La Fontaine, Hélinand de Froidmont, Vincent Voiture, Jean Scot Érigène, Jean Bodel, Jacques d’Amiens, … furent évoqués, certains par une lecture d’extraits de leur œuvre rigoureuse, stimulante et savoureuse, démontrant par le texte la spécificité remarquable de la Picardie, terre fertile par le nombre et la qualité de ses écrivains.

*

Lors d’une deuxième conférence à la Comédie de Picardie, le 20 novembre 2017, Jacques Darras poursuivra son examen de la mémoire picarde, cette fois du 15e au 18e siècle. Nous partirons de cet instant précis de l’Histoire :

« La parenthèse enchantée des échanges commerciaux et littéraires qu’a connu Arras touche à sa fin ; le pouvoir de l’argent va passer aux banques italiennes et flamandes, Bruges d’un côté, Florence de l’autre ; les guerres vont confisquer l’espace intermédiaire, transformer les plaines picardes en champs de bataille entre Anglais et Français se disputant le Royaume de France mais aussi la prééminence européenne ; Adam de La Halle dit adieu à sa ville Arras (…) …

Où l’on voit le lien étroit entre les cycles économiques, les humeurs et la baisse de l’Inventivité »…

 

© Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)

 

 

 

 

 

 

15. nov., 2017

Poésie en forme de rose, Pier Paolo Pasolini

Merci pour cette plongée, ce transport dans ce "souffle épique ultra-contemporain". Oui, le regard posé par le poète-cinéaste Pier Paolo Pasolini sur les années 60 de la vie politique, économique et sociale italienne n'est pas sans rappeler -hélas- notre début de siècle--- Oui "le regard politique et poétique de Pasolini, à travers son lyrisme très  personnel" qui instaure en feux créatifs une différence, si riche et édifiante pour qui aussi et pour sa part voit / écoute / comprend / examine par ce regard à partager. L'Acqua Santa au Soleil--- 

Murielle Compère-Demarcy à Marilyne Bertoncini.

25. sept., 2017

Zoartoïste et autres textes, Catherine Gil Alcala

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 11.09.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Théâtre, Poésie

Cette note de lecture est parue sur le site de La Cause Littéraire le 11/09/2017.

 

Du Théâtre Poésie de Catherine Gil Alcala en général et de Zoartoïste en particulier

D’emblée, l’attrait de l’onomastique (la liste des personnages) commet chez le lecteur son travail d’Imagination, lorsqu’il plonge dans le monde de la poétesse-dramaturge Catherine Gil Alcala. C’est écrire qu’un univers à part entière, singulier, s’ouvre d’entrée dans ce qu’il faut bien appeler des Créations, dans un Théâtre Poésie qui tord et hallucine la Langue pour inventer son propre langage, entremêlant les éléments disparates d’une écriture archaïque et contemporaine.

Aussitôt, un Infini turbulent (Henri Michaux) s’avance au centre du théâtre où les personnages-acteurs investissent et traversent une mise en scène hors cadre par à-coups de marteau scandés pour faire résonner le corps dans un abîme de sons, à la recherche du perpétuel variable d’une incarnation intégralement à reconquérir, « (…) une incarnation qui, perpétuellement désirée par le corps, n’est pas de chair mais d’une matière qui ne soit pas vue par l’esprit ni perçue par la conscience et soit un être entier de peinture, de théâtre et d’harmonie » (Antonin Artaud).

La poétesse-dramaturge ressème à nos pieds les brandons des Vociférateurs-de-feu dont le claquement de brasier par nos combats d’Incandescents-en-Lecture tentent de faire revivre les hallucinations jusqu’au rouge de la Lettre et jusqu’à l’os, jusqu’à vouloir toucher l’accord consonnant à celui de « l’Accordeur aveugle » (Artaud), discordant à celui du « Baron Kriminel au centre de la Terre » battant un jeu de cartes d’un geste automatique… (Gil Alcala). Cependant que « des hommes sidérés déambulent dans les rues interminables d’une ruche » …

Cosmogonie individuelle, l’inspiration de Catherine Gil Alcala est de ces aérolithes mentaux où notre réalité se retrouve métamorphosée, transfigurée, au point phosphoreux de son Théâtre Poésie animé par le souffle protéiforme d’une pensée magique.

La valeur de réalité et d’évidence du Théâtre Poésie de Gil Alcala provient a contrario de l’aspect de gravité et de grotesque enrobant l’absurdité du réel et le caractère d’inquiétude de son action. La thématique de l’auteure (la folie, les rêves, le langage de l’inconscient, l’angoisse, etc.) s’expérimente sous la forme d’une pensée magique (« la magie de vivre » chez Artaud), initiatique et éclatée – reflets labyrinthiques dans des miroirs qui s’emboîtent, monologue à plusieurs voix « chœur polyphonique des voix intérieures », langage onomatopéique et glossolalies, etc. Les ficelles ne s’y tirent pas comme le Divertissement peut facilement nous tirer les larmes de son Spectacle spontanément mélodramatique. Ce sont elles qui nous tirent – vers le vertige foisonnant d’une imagination débordante, vers « les profondeurs chamaniques » de dissociations créatives –, défaites de l’attirail encombrant qui fait le Spectaculaire, faisant vibrer les cordes de la parole, des images et des abstractions sur la scène de nos états désaxés, en des personnages incarnés et habités (figures visibles et représentatives d’un langage invisible ou énigmatique) agissant le théâtre comme une véritable opération de magie.

L’émotion psychologique est créée par l’explosion ou l’implosion (cf. in James Joyce fuit… Lorsqu’un homme sait tout à coup quelque chose) d’un ou des personnages dont les voix mettent en scène la fatalité de la vie (effet de grotesque mêlé de tragique) et le syncrétisme d’un univers où les mystérieuses rencontres des rêves agrandissent l’espace-temps et le pétrissent de phosphorescences où la réalité ne s’encombre plus d’images polluées de désillusions. Projetés, nous le sommes, dans le « temps noir de certaines tragédies antiques que tout vrai théâtre doit retrouver », selon Artaud, ainsi que dans l’absurde imparable de toute étincelle de vie vrillée au sortilège (« le sortilège d’une étincelle de vie tourne comme une toupie » dit le Génie Infantile. « Je trace des chemins dans les broussailles du chaos… », vocifère Zoartoïste).

*

Zoartoïste … le mot résonne comme

– « Zo » de « Zoologie » ou l’animal en anima sur le théâtre du monde ?

« Zoartoïste (…) c’est le nom d’une divinité animale du monde archaïque… ou (…) » dit l’Essaim d’une Voix dissolue.

– « art »

« arto » comme l’autiste et le Mômo en corps morcelé et mots fendillés / sillonnés, ensorcelant la coque-matière lourde de la barque des « avachis » (Artaud), accroché à sa singulière traversée des miroirs. « Carné d’incarné de volonté osseuse sur cartilages de volonté rentrée » (Artaud), voulant placer la vie sur scène, Arto l’autiste force l’ordre du monde et sa position / sa posture avance, tel le surgissement fracassant d’un Théâtre refusant d’être contaminé par une déperdition de matière se dresse seul pour vider collectivement les abcès de la vie, dégager des forces, dénouer des conflits, car : « Même détruit, même annihilé et pulvérisé organiquement, et brûlé dans les moelles, il sait qu’on ne meurt pas dans les rêves, que la volonté y joue jusqu’à l’absurde, jusqu’à la négation du possible, jusqu’à une sorte de transmutation du mensonge dont on refait de la vérité » (Antonin Artaud, "Le Théâtre et la Peste" in Le Théâtre et son Double, 1935).

« Arto » de Zoartoïste comme « l’onde radiophonique qui traverse l’univers » ? « Arto l’autiste rase les murs dans un abîme de sons, / les prières des moines taoïstes se dispersent / en ondes radio sur l’ionosphère » dit l’Onde radiophonique qui traverse l’univers.

Comme l’agitation d’une oriflamme calciné vitupéra autour des dormeurs « avachis », Pour en finir avec le jugement de Dieu ?

N.B. : les propulsions anachroniques importent moins, ici, que les renversements du temps qu’elles opèrent sur la scène du monde-théâtre-monde. Ainsi le personnage de Homère marmonnant en remontrait déjà, concernant le monde, à des auteurs de plusieurs siècles ses aînés, dans James Joyce fuit… Lorsqu’un homme sait tout à coup quelque chose, lesquels, par la voix de Henri Michaux, répondaient par l’esquive délicieusement humoristique d’une boutade : « Homère marmonnant : mais vous ne connaissez pas le monde monsieur… monsieur comment déjà ? Henri Michaux : Henri Michaux pour vous servir, monsieur, Lui, James Joyce, Antonin Artaud, Arthur Rimbaud… Je ne connais effectivement pas la société humaine, je viens juste de m’évader ».

– « artoïste » de « artiste », « toïste », « Arto l’autiste » de Zoartoïste.

Didier Ayres dans son À propos de Zoartoïste et autres textes de Catherine Gil Alcala, publié sur le site de La Cause Littéraire le 28.11.2016, ajoute : « (…) Zoartoïste, c’est-à-dire un enchâssement de noms et d’épithètes tels que Zoroastre, taoïste, artiste, le Tao, l’art, Zarathoustra ».

Nous entrons et suivons la danse de ce Zoartoïste par le fil scintillant d’un labyrinthe viscéral, où l’onde incantatoire radiophonique qui traverse l’univers fait se secouer la transe dont « les fils de l’orage révèlent le secret indicible des existences ».

« seti-lisible » (Artaud) ? – La fusion contradictoire de la question et de la réponse (« c’est illisible ! ») nous redonne la langue (tombée), le sens (effondré) dans un théâtre idéal où réapprendre à lire (la réalité) est viscéralement une entreprise de création organique, sans craindre la décomposition des mots ni leur force de révélation.

« Comme l’artiste construit l’œuvre de son désastre, l’initiation, entre création et néantisation, est une traversée de la mer incendiée », dit Zoartoïste. Entrons, embarqués sur cette mer incendiée par le poudroiement de ses vociférations, dans la chevelure des astres…

 

Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)

 

Lire l'article de Didier Ayres sur la même oeuvre

 

 

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Réseaux Sociaux

10. sept., 2017

Ce masque de Matthieu Gosztola, éditions des Vanneaux ; 2017.

Ces 2 notes sont parues sur le site de La Cause Littéraire, en septembre 2017

Mon blog "Arrêt sur poèmes" avaient déjà consacré une rubrique à Matthieu Gosztola, voir le lien :

http://poeviecriture.over-blog.com/2016/01/matthieu-gosztola.html

 

Ce masque, Matthieu Gosztola - Note n°1 : Le « feu nourricier », par Murielle Compère-Demarcy

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 01.09.17 dans La Une CED, Les Chroniques

 La Cause Littéraire

 

Ce masque, Matthieu Gosztola, Éditions des Vanneaux, juin 2017 (Gravure de Martin Loeb en première de couverture), 282 pages, 18 €

 

Ce nouveau livre de Matthieu Gosztola, pierre supplémentaire d’une œuvre dont l’édifice marque de son empreinte d’exigeante tenue l’histoire de la Littérature, constitue un véritable Livre-Monde. Le lecteur prend le temps de découvrir au fil des pages comme un Journal de bord littéraire dont la densité des feuilles formant Ce masque lui offre un métissage de poèmes, de réflexions sur l’art et la littérature, d’hommage à la vie quand la vie tremble discrètement – tout en délicatesse dans le silence d’ardentes sensations, de sentiments dont le sentiment amoureux, solaire, n’est pas le moindre, vécu dans une offrande partagée grandie par le partage en osmose des impressions du quotidien, des lectures, de l’écriture – l’art et la vie intimement mêlés.

« Trembler : le faire doucement, pour que ça ne se voie pas ».

« Nous lisons ensemble (…), après l’amour (je te fais la lecture, puis tu me fais la lecture ; puis je, puis tu) ».

L’amour, convulsif, d’une intense luminosité, diffuse son prisme de sentinelle sur la toile du monde comme sur les archives de la connaissance ; se livre par l’éclatement des formes scripturales (fragments, citations, poèmes, réflexions thématiques, etc.) ; enveloppe de son énergie régénératrice toutes les fibres de l’Instant, « jusqu’au soleil ébloui de vivre ». Cet éblouissement n’aveugle ni ne leurre, ni n’éconduit, ni ne ferme le regard des amants sur le monde ; il éclaire au contraire de sa profonde intensité inscrite dans la durée le cheminement érotique et heuristique des amants intimement livrés à ses secousses solaires. Le Vivre d’aimer & de l’Écrire font ici l’amour authentique, et le lit est une page, « à chaque fois une page que les corps rendent vivante ». L’amour est ici l’œil-sentinelle ouvrant à la lumière du monde, flammes de l’offrande, joie irradiante doucement diffusée : exprimée dans une maîtrise de condensation fébrile déposée sur les vitres de l’intimité, où cogne l’enclos du cœur, ouvertes sur l’extérieur par la circulation fluide et mesurée des mots dans les artères du corps et du monde.

 

« [T’embrasser.]

Avoir ta langue

dans ma bouche,

son mouvement,

sa caresse, c’est

être devant un

tableau de Rothko, et le regarder, longuement, même dans la brièveté de la vie.

Peindre, aussi doucement que trembler. Parce que peindre, c’est se défaire, pour celui ou celle qui peint, d’abord du sens qu’il ou elle croit mettre et dans les couleurs et dans la façon qu’elles ont, ainsi réunies, qui de faire l’amour, qui de se heurter ».

« Lorsqu’il dit je (lorsqu’il peint), ce n’est plus lui qui parle. Lorsqu’il dit je, il est parlé : on le parle.

On : ces fines couches de couleurs superposées : ces voix qui ont, comme depuis toujours, pris possession de lui…

On le parle et on le montre, c’est-à-dire : on le montre s’éloignant. Alors même que l’on témoigne de son apparition, de son présent incessant, on le présente disparaissant. Rendant opaque la façon qu’il a de s’approcher (du chuchotement par quoi vivre peut continuer), d’approcher son trouble (cette chose du cœur qui tremble, qui cherche à respirer, parce que l’air voulu, rêvé, et ce qu’il contient – est-il pensé – redistribueraient équitablement du sang dans le corps). On le montre comme une eau immobile baignée de la rumeur, imperceptible, du brouillard. On le dit pour le taire.

Et, ce faisant, Rothko s’ouvre à la lumière du monde. Fugitive lumière, mais coruscante, mais persistante au moyen de la morsure qu’elle a faite, qu’elle fait à nos vies, de laquelle ne s’est levée, ne se lève aucune cicatrice, – mais un apport, inaltérable. Et qui appartient au royaume de l’ineffable ».

Ces dernières lignes peuvent s’interpréter, dans l’entre-deux du clair-obscur : charnière de nos existences, comme une mise en abîme du mystère créatif à l’œuvre dans tout texte fondateur du monde et de nos existences (re)créatives.

L’amour est à l’image d’un tableau de Rothko ; l’œuvre de Gosztola, à l’image de sa lumière…

 

« Cette lumière ne va pas sans ombre : cette part de nos existences qui est fragment de songes (ils sont plusieurs, et se tiennent ensemble), autant que morceau des temps les plus reculés, arraché à quelle origine, à quelle totalité éblouie, oubliée aussitôt qu’entraperçue ».

 

De l’amour originel (« Dès le ventre de sa mèreon aime quelqu’un ») sourd notre désir de s’accorder à l’Autre et de maintenir cette tension vers, jusqu’à vouloir toucher les choses :

 

« (…) toucher c’est accompagner cette

chose qui existe – et qui se trouve suffisamment

proche de soi pour qu’on puisse la-toucher –, c’

est l’accompagner dans son élan. Amoureusement.

C’est-à-dire sans heurter jamais son cours. Sans faire

qu’il se brise en tombant dans un cours qui lui soit étranger ».

 

L’inspiration, incantatoire, mène la transe dans un retrait où désir convulsif, coruscant et flamme continuelle se livrent et s’atteignent d’abord dans la fusion, la confusion du désir et du jouir créatif, pour continuer de se laisser approcher dans l’éphémère poursuivi, corps-cri-mots tenus.

L’œuvre-vie de Matthieu Gosztola, et Ce masque particulièrement, œuvre à l’éclatement de formes pour exprimer le bouleversement d’un être. Bouleversement provoqué par la rencontre fulgurante de l’amour, dans l’éclatante et mouvante révélation de ses phares éclairant nos destinations dans la permanence de leurs signaux intermittents. « Cet éblouissement et cet émerveillement tenant tout entiers au fait d’avoir pu connaître l’autre, et au fait de continuer, jour après jour, nuit après nuit, cette connaissance, qui est tout ». Bouleversement provoqué par la survenue de l’enfant au sein du monde (« Se délivrer de nous, qui ne l’en aimons que davantage »). Bouleversement provoqué par la rencontre et le dialogue avec les œuvres d’art.

Magnanime et magnifique ode à l’état amoureux, à la Créativité (les masques du Musée du Quai Branly), le texte file l’inter- et l’intra-textualité dans un Livre-Bibliothèque dépositaire des voix impérissables des grands auteurs-créateurs, réactivés charnellement dans l’esprit vital où la pensée-corps respire et s’anime et dont les mots portent notre souffle comme le battement d’un cœur.

« Si certains artistes sont convoqués dans Ce masque, ce n’est pas ainsi parce que tout texte est, selon les mots de Julia Kristeva, “une mosaïque de citations”, résultant d’un processus à la fois mimétique et osmotique. Ce n’est pas parce que chaque écrivain “porte en lui ce quenous pourrions appeler un manifeste, au sens maritime du terme, c’est-à-dire une ligne de marchandises littéraires, culturelles accumulées au gré des pérégrinations”, comme l’écrit Catherine Le Borgne à propos de Jude Stéfan. C’est parce que ces artistes comptent pour moi, comme comptent des êtres chers. Comptent au point de muer, laissant tomber leur peau de présence virtuelle mais incandescente, pour faire apparaître, musicale et nue, la peau du poème (ainsi de Giraudoux dans « Les Masques », ainsi de Francesco Colonna dans « Le Passé (un hommage au devenir) » etc.) ».

L’art, comme l’amour, nous plongent, selon Matthieu Gosztola, en la vie. Nous renvoient « sans temps mort, à la beauté du monde. À la vie de la vie ».

Le vide est comblé – à l’instar de ces traits, organiques, et de ces figures comme totémiques, qui remplissent et animent intégralement et avec force allégorique la gravure de Martin Loeb, en première de couverture, où l’âme originelle, l’esprit primitif, retrouvent les affluents légendaires de l’« anima ». Le livre est habité. Le lecteur, sidéralement touché.

 

Murielle Compère-Demarcy

 

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Ce masque, Matthieu Gosztola (2) - « La Danse »

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) le 08.09.17 dans La Une CED, Les Chroniques

 La Cause Littéraire

 

Nous entrons dans la danse de Ce masque comme nous entrons dans un Livre-monde, Livre-Bibliothèque, Livre-Maison. Plusieurs pièces, immenses et profondément secrètes pour certaines, dont nous découvrons les archives du monde au fur et à mesure de notre avancée, dans l’instant fugace : éternel par sa singularité – un hapax dans nos existences – « que la littérature nous révèle » écrit Antonio Lobo Antunes – un palimpseste qui s’ouvre (et nous ouvre) toutes les marges des (par)chemins.

Des livres circulent dans cet Espace du monde-livre, certains retiennent notre démarche dans leurs labyrinthes. En parcourant cet Espace nous mêlons passé, présent, futur (« continuation du présent ») ; nous scrutons l’avenir dans un retour aux sources vives de la Mémoire du monde via notre mémoire personnelle ; nous trouvons à portée de regard comme, chacun, un Œil-Sentinelle éclairant notre route, – là un livre de Pascal Quignard – luisant dans des Performances de ténèbres ou de Petits Traités –, ici un livre de Henri Meschonnic – peut-être la Critique du rythme –, ailleurs un livre de Michaux – L’Espace du Dedans ; plus loin, d’autres livres plus tard, d’autres feuilles battantes de notre Œuvre-Vie encore…

Les (par)chemins, nous les parcourons dans l’espace parsemé de nos instants fragmentaires composant le mille-(e-tre) feuilles de nos cœurs ouverts aux pulsations du monde, aux pulsations de nos états de perception vibrants comme l’est, ardemment, l’état (é)mouvant amoureux.

Ces (par)chemins cheminent au long de ce nouveau livre de Matthieu Gosztola, Ce masque, dans les « jours de rêverie, au musée du quai Branly »

 

« (Où tout est fragments. Comment y répondre autrement

Que par des fragments ?). (…) ».

 

Nous pouvons, répond l’auteur escorté de « ses » auteurs conviés comme « des êtres chers » – bien vivants dans le Livre-bibliothèque – approcher les masques du monde – tous les masques du musée-monde ? – en les touchant. Lorsque nos mains « reprennent leur lente danse des gestes du quotidien, sans cesse évanouie et pourtant sans cesse renaissante, lorsque nos mains quittent leur danse du quotidien pour retrouver la danse de la diction de l’amour, dans la tendresse et le questionnement que nos paumes tracent sur les choses et les êtres ».

Ces (par)chemins manifestant les liens viscéraux entre l’art et la vie, au sein du Livre-Monde-Maison habité en poète au sens fort hölderlinien du terme, culminent dans ces instants comme de commotion où une forte émotion esthétique réalise la rencontre d’avec ces hôtes du Livre-Monde-Maison, auteurs « laissant tomber leur peau de présence virtuelle mais incandescente, pour faire apparaître, musicale et nue, la peau du poème ».

Plénitude du temps, suffisance d’un présent, « une présence capable de tout contenir » – les mots se pèsent ici et maintenant comme ils se pensent. La réflexion de philosophes n’intervient jamais par hasard : Levinas, Jankélévitch, etc ; des Fulgurants (« fulgor ») traversent en éclairs de pensée la page : ces corridors « d’Un » Pascal Quignard, par exemple, qui émettent leurs signaux de dé-cryptages du corps-Écriture qui se malaxe et se mange comme on fait manducation, comme on s’incorpore l’aliment du Feu des Anciens ; le Rythme en critique d’« Un » Meschonnic vient imprimer son tempo dans « La Danse »…

Le Corps-Âme amoureux saisi de secousses solaires vers l’Autre habite intégralement Ce masque dansant, s’exposant, (s’)écrivant.

Dansant, – incarnant le désir de la Femme-aimée, – incarnant l’homme séduit la regardant – pénétrant son mystère – désir modelé « de fougère incandescente » au creux de laquelle palpitent : le velours, les lèvres, l’appel du sexe (cf. « Entracte ») – ; la sauvagerie arrimée au cœur ; « le mystère des choses de l’enfance » ; la musique du rythme comme d’Un accroché, abouté à la Falaise effritée du Dire, au licol des chevaux, ainsi Nietzche, par ailleurs scrutant de son énergie (toute)puissante le trouble psychique à l’œuvre à l’origine de La naissance de la tragédie enfantée par l’esprit de la musique… avec, pourquoi pas, « ce grain de folie qui grelotte comme un (premier) désir dans l’air bleui » d’un Cendrars embarqué dans le train tonitruant du Monde (ndla)…

Le Feu nourricier circule dans l’âtre de ce Livre-Bibliothèque-Maison, quelque peu à l’écart du « fracassant Artaud », cependant (par)chemins de Matthieu Gosztola où « on lit de la beauté ; (où) on oublie l’argument et (où) on ne recherche que le trouble psychique, que l’aisthésis noétique et non plus la connaissance sémantique, thématique, noématique, visuelle, contemplative », dixit Quignard rapporté page 148 par Gosztola.

– L’argument aura perdu son récit chrono’-linéaire de ses détours / la connaissance noétique se sera perdue dans une plongée dans l’absence de sens / la connaissance thématique ne possèdera plus ses topos ; l’onomastique n’aura plus de nom ; visuelle, contemplative, la connaissance aura perdu le Désir qui la fondait et l’animait, défigurée par un excès d’Image, défaite du temps habité de sa conception, dévorée par ses reflets trompeurs.

– Tandis que demeure la Beauté.

On lit de la beauté, dans l’Effroi, dans le Sexe, dans le terrible du formidable.

Ce masque de Gosztola instaure, réinstaure ces inquiétantes étrangetés-là, – non seulement telles que Freud les définissait : « inhérentes aux pratiques magiques »- mais aussi plus avant, « immanentes » à ces pratiques du Corps de l’Écriture « transcendées », dans le Texte par le Verbe, l’amour, et la chair des marges incandescentes, coruscantes, partagées, « vers » le Désir de l’Ailleurs porté par la Danse.

 

Murielle Compère-Demarcy

 

Ce masque, Matthieu Gosztola, Éditions des Vanneaux, juin 2017 (Gravure de Martin Loeb en première de couverture), 282 pages, 18 €

 

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26. mai, 2017

James Joyce fuit…, Catherine Gil Alcala

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 10.04.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Théâtre, Poésie in La Cause Littéraire

James Joyce fuit… Lorsqu’un homme sait tout à coup quelque chose, suivi de Les Bavardages sur la Muraille de Chine, éd. La Maison Brûlée, 2015, Théâtre/Poésie (avec des illustrations de l’auteure)

 

« Curieuses écritures, hors norme, que celles de Catherine Gil Alcala. Ou Écriture. Réécriture du Texte du Monde comme il va, quand sa barque prend l’eau. Une plume dramaturgique transfigurée par la poésie. Une danse poétique dans une mise en scène – mise en pièces – dramaturgique.

Lorsqu’un homme sait tout à coup quelque chose – Quoi ? – Quelque chose qu’il ne devrait pas savoir – Que se passe-t-il ? Qu’advient-il de son espace, de sa durée intérieure ? – Une désintégration psychique, la perte d’identité, une implosion,

« explose cristal dans la tête télépathe lourde du chaos des précognitions ».

Laissant place à l’hallucination attaquant jusqu’aux façades de la ville où Il / Lui / Horde Lui erre,

« Commotions d’émois, se cogne aux femmes glacées derrière des vitres intransparentes, s’agrippe à l’espace vide, s’appuie sur des façades s’effondrant en un fracas de rire, faciès de mascarades des villes de cinéma sous les bombes ! »

– Qui ? – Un homme, « Horde Lui », un tigre en cage recevant de plein fouet l’onde de choc. Un homme, « Horde Lui », James Joyce, Henri Michaux, Antonin Artaud, Arthur Rimbaud (les différents noms d’un même personnage).

Cet homme tout à coup vacille, « les ciels tombent sur lui, miroirs brisés, souvenirs pétrifiés dans leurs fragments ». Ces éclats le font tourner tel un fauve en cage – « boule a perdu ! » – « versifiant visions désagrégées… » La perte d’identité laisse l’homme hors de lui et l’incarne dans une multitude de personnalités liées viscéralement à l’Écrit, au Cri de l’Écriture ; l’incarne sous particulières et singulières identités, au cœur d’un environnement vissé, soudé, relié à la Littérature, à l’Art (mythologies, La Callas, expressionisme du 7e Art, etc.) et son radeau de la Méduse navigue sur des eaux chavirées, sur un Maelström érotique excrémentiel comme l’auteure navigue, mais avec brio, entre poésie, théâtre, musique, arts plastiques, au fil de ses créations. Entre expérimentation en mer et pauses d’escales incertaines dans cet infini des extrêmes à l’épreuve des limites, touchant le littoral du langage de l’inconscient, avant de continuer de l’approcher et de nous en approcher, affleurant au ras des mots remuant dans les nuits l’altitude et les affres de la folie.

La trame onirique du texte – breloque poétique « chaotant » les corps reliés dans le décor dément, breloque de l’amande amère sous la Langue qui la détruit (A. Artaud) – déroule un théâtre d’images où chaque séance, chaque scène s’annonce par un titre narratif comme cinématographique, où l’intrigue flirte par jeu et avec efficacité avec le suspense d’une enquête. Tels abordages, sur des terres aux antipodes de la tranquillité et des unes des autres, n’est pas étranger à Catherine Gil Alcala, auteure, metteur en scène, performeuse pouvant entremêler en un même chant des textes anciens et des glossolalies (cf. De l’éternité et du temps) ; pouvant écrire et mettre en scène un long poème érotique et surréaliste (cf. Maelström excrémentiel) ; réaliser des performances musicalo-poétiques avec des aphorismes (cf. Les Contes défaits en forme de liste de course) ; une expo-performance de poupées et de poèmes (cf. Doll’art ou les Épopées de Pimpesoué) ; écrire, proférer, dire sur la folie créative (cf. Lorsqu’un homme sait tout à coup quelque chose)…

Dans cette pièce, « quelque chose » de l’ordre du fulgurant transperce, traverse, s’opère (dans) le corps et l’esprit de Haute Sensibilité d’un homme, tout à coup foudroyé par une réalité révélée d’un seul coup d’un seul (sans le relais d’un apprentissage : un homme sait tout à coup quelque chose qu’il ne devrait pas savoir…).

La Folie créative plante, dans ce James Joyce fuit… Lorsqu’un homme sait tout à coup quelque chose, le décor des villes de cinéma où chaque lever de rideau, chaque tombée remuent des ombres de sabre hallucinantes, les faisceaux d’un projectionniste dirigeant (des coquillages riant sur le bord des lèvres d’un faciès hilare, ahurissant) un décor de marasmes et de visions fantasmagoriques embobinées tour à tour sur le film expressionniste, de cinéma muet, écran démoniaque, de M. le Maudit à Jack l’Éventreur… Séquences déclinées en 12 scènes séquestrées dans la bobine d’un homme ; exprimées, jouées sur la pellicule du monde, ensorcelée. Jusqu’à l’apothéose de « la vérité révélée du poème », apocalyptique tombée sur l’intrigue des phénomènes dépoussiérés de leur gangue contingente : d’immédiate folie, troués de précipices, enrobés d’oublis – abysses sidéraux catapultés de la bouche d’ombre, des mamelles flasques et lèvres gonflées de la Vie, Péril en sa Demeure. Le cordon ombilical-ombilic des limbes ne cesse de s’enrouler autour du cri primal de la ville, manquant de l’asphyxier, libérant au final l’objectivité sur-figurative de son Poème, « tout le silence licencieux » qui jusqu’alors l’oppressait. « Derviche furieux », tournant retournant se cabrant sur le manège oscillant de la vie, le délire du Poème ici s’écrie, « résultat d’un empoisonnement produisant de sublimes hallucinations ». Histoire de la Folie créative…

 

Les Bavardages sur la Muraille de Chine

Quel discours peut produire un dialogue entre James Joyce et Lewis Caroll ? De surcroît, un dialogue inventé par deux personnages de fiction, le cynique Buck Mulligan, personnage fictif d’Ulysses (titre original), étudiant en médecine au visage équin et au chapeau de Panama, et Humpty Dumpty, le personnage dialoguant avec Alice dans De l’autre côté du Miroir ? De surcroît (derechef), pour la partition d’un dialogue « en chinois » sur la Muraille de Chine… Catherine Gil Alcala ne craint pas d’être originale, dans l’a-topos même et le contenu de ses pièces très créatives… Et la question est de savoir : que se passe-t-il sur le fil du rasoir de la Muraille de Chine, que se disent ces personnages fictifs au sujet de leur « maître » ; la question est de savoir d’ailleurs et aussi « Qui est le maître ? » de ces bavardages et comment s’en sortent les sens des mots dans la bouche de ces antagonistes / protagonistes ?

La référence à Buck Mulligan peut renvoyer dans un jeu de miroirs (le miroir même de Mulligan - « Le majestueux Buck Mulligan venait de la tête d’escalier, portant un bol de mousse sur lequel coulait un miroir et un rasoir"-, à l’Ulysse de Joyce. Le rasoir est ici figuré dans son fil par la Muraille de Chine ; la figure de l’escalier parcourt le texte et situe emblématiquement les personnages ; le va-et-vient de l’intertextualité opère (James Joyce et Lewis Caroll), comme Ulysse s’est créé par des discours « collés » (appropriés : recréés), constitués de citations de poètes (Swinburne, Whitman), de chansons populaires, de propos nietzschéens (Mulligan se définit lui-même comme un « hyperborean », l’« Ubermensch ») et de passages originaux flirtant avec la parodie et composés de ribaldry (paillardises).

La référence à Humpty Dumpty peut renvoyer à une interrogation du Langage et à ses limites sémantiques dans le fonctionnement / dans le (non-)sens de la logique où la question est de savoir comment formuler un discours à la limite du sens. La logique et le langage constituant tous les deux des systèmes de sens, leur délimitation trace le champ d’appréhension et de compréhension du réel. La mise en abîme est là aussi d’évidence. En effet, dans un opus mêlant théâtre et poésie comme dans ces Bavardages sur la Muraille de Chine, comme plus généralement et par nature dans toute œuvre littéraire, le langage met en jeu une logique entraînant dans son sillage sémantique une critique du langage, lequel entraîne une critique du sens, ainsi dans Alice’s Adventures in Wonderland (titre original) et Through the Looking Glass (id.) de Lewis Caroll, ainsi par la théorie du langage dictée par Hempty Dumpty et la logique présente dans la tea-party du chapelier fou.

Lors d’une promenade sur la Muraille de Chine, Buck Mulligan et Hempty Dumpty inventent « en chinois » un dialogue entre James Joyce et Lewis Caroll. Les personnages sont toujours aussi légendaires, représentés d’emblée dans l’imaginaire collectif ou individuel du lectorat, référents des mythologies diverses – littéraires, quotidiennes : La Pythonisse à l’œil de verre, la ménagère mythique, la Reine d’Abyssinie, le Géant cyclope, l’Écho de Narcisse, La Harpie Aigle, etc., quand ils ne reviennent pas de l’Histoire (Thérèse d’Avila, etc.) ou qu’ils ne semblent pas sortir d’un monde fantasque (L’oreille sage d’un presque rien, Princesse éternueuse dans un donjon d’uranium, La Dame à l’oxymore, La langue de pute des Parques, etc.), ou ressurgir de nos rencontres fictionnelles déjà amorcées des années auparavant dans notre exploration à travers la Littérature, l’univers artistique (Don Giovanni, Chatte à la tessiture hurlante sur les toits, etc.).

Cette suite de 20 Bavardages est rythmée, ponctuée par le dialogue entre Buck Mulligan & Humpty Dumpty, en alternance avec les Bavardages des autres personnages. 10 Bavardages de Buck Mulligan avec Humpty Dumpty déclinés en « dialogue », « connivence des malversations de comptoir », « auspices incertains », « Bavardage sidéré », « souvenirs des pérégrinations », « Divagation des prédictions » pour finir « de la manière d’épiloguer en plaisantant », alors que les autres personnages se répandent, par 10 Bavardages également, en « parlottes émerveillées », en « conversation révoltée », etc.

Des passages suffisent à souligner l’enjeu d’une telle création autour de la question du langage et non non-sens, où nous passons derrière le miroir, où Alice se retrouve dans un « monde à l’envers ». Où nous rencontrons le personnage de Hempty Dumpty, œuf devenu humain qui philosophe sur le langage. Où la question du sens et du non-sens (et de leurs paradoxes) se pose corrélativement à celles sur la relation entre théâtre et poésie, philosophie et littérature, du statut de la réflexion philosophique ou de ses pseudo-représentants (Hempty Dumpty) dans le texte de fiction, en l’occurrence : dans le texte de fiction relatant des Bavardages, et se dégustent en apartés, tels des impromptus dans la durée :

« Sans l’eau-de-vie régénérante quotidienne, les visions du delirium tremens s’élèvent en hélice battant les oreilles d’un duettino tumultueux » (Buck Mulligan).

« L’art, c’est le nombril du monde sublimé, son nom lacéré par le blâme public brille dessus le monstre humain ! » (Erzulie yeux rouges).

Les sonorités cliquètent ou claquent, martèlent ou dansent, glissent dans l’oreille ou la percutent, marquent les pas du son et du sens, du free-phrasé chamboulé / bousculé, et se jouent et jouent de la Langue avec délectation et delyrium de déraison, pour la meilleure perdition sensée du lecteur… dont l’oreille penche la tête haute et, du côté d’un vertige ascendant / d’altitudes…

« Les onomatopées envahissent l’oreille en un vortex de sens glossolaliques. Les atomes des mots opèrent en dehors des lieux topiques, automatismes ou vaticinations d’une bouche d’or dans le soleil ».

 

Murielle Compère-Demarcy

 

N.B. : Certaines des écritures de Catherine Gil Alcala ont été jouées au théâtre, ou ont fait l’objet de performances. Informations sur le site :

www.editionslamaisonbrulee.fr

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