25. sept., 2017

"Zoartoïste" de Catherine Gil Alcala

Zoartoïste et autres textes, Catherine Gil Alcala

Ecrit par MCDEM (Murielle Compère-Demarcy) 11.09.17 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Théâtre, Poésie

Cette note de lecture est parue sur le site de La Cause Littéraire le 11/09/2017.

 

Du Théâtre Poésie de Catherine Gil Alcala en général et de Zoartoïste en particulier

D’emblée, l’attrait de l’onomastique (la liste des personnages) commet chez le lecteur son travail d’Imagination, lorsqu’il plonge dans le monde de la poétesse-dramaturge Catherine Gil Alcala. C’est écrire qu’un univers à part entière, singulier, s’ouvre d’entrée dans ce qu’il faut bien appeler des Créations, dans un Théâtre Poésie qui tord et hallucine la Langue pour inventer son propre langage, entremêlant les éléments disparates d’une écriture archaïque et contemporaine.

Aussitôt, un Infini turbulent (Henri Michaux) s’avance au centre du théâtre où les personnages-acteurs investissent et traversent une mise en scène hors cadre par à-coups de marteau scandés pour faire résonner le corps dans un abîme de sons, à la recherche du perpétuel variable d’une incarnation intégralement à reconquérir, « (…) une incarnation qui, perpétuellement désirée par le corps, n’est pas de chair mais d’une matière qui ne soit pas vue par l’esprit ni perçue par la conscience et soit un être entier de peinture, de théâtre et d’harmonie » (Antonin Artaud).

La poétesse-dramaturge ressème à nos pieds les brandons des Vociférateurs-de-feu dont le claquement de brasier par nos combats d’Incandescents-en-Lecture tentent de faire revivre les hallucinations jusqu’au rouge de la Lettre et jusqu’à l’os, jusqu’à vouloir toucher l’accord consonnant à celui de « l’Accordeur aveugle » (Artaud), discordant à celui du « Baron Kriminel au centre de la Terre » battant un jeu de cartes d’un geste automatique… (Gil Alcala). Cependant que « des hommes sidérés déambulent dans les rues interminables d’une ruche » …

Cosmogonie individuelle, l’inspiration de Catherine Gil Alcala est de ces aérolithes mentaux où notre réalité se retrouve métamorphosée, transfigurée, au point phosphoreux de son Théâtre Poésie animé par le souffle protéiforme d’une pensée magique.

La valeur de réalité et d’évidence du Théâtre Poésie de Gil Alcala provient a contrario de l’aspect de gravité et de grotesque enrobant l’absurdité du réel et le caractère d’inquiétude de son action. La thématique de l’auteure (la folie, les rêves, le langage de l’inconscient, l’angoisse, etc.) s’expérimente sous la forme d’une pensée magique (« la magie de vivre » chez Artaud), initiatique et éclatée – reflets labyrinthiques dans des miroirs qui s’emboîtent, monologue à plusieurs voix « chœur polyphonique des voix intérieures », langage onomatopéique et glossolalies, etc. Les ficelles ne s’y tirent pas comme le Divertissement peut facilement nous tirer les larmes de son Spectacle spontanément mélodramatique. Ce sont elles qui nous tirent – vers le vertige foisonnant d’une imagination débordante, vers « les profondeurs chamaniques » de dissociations créatives –, défaites de l’attirail encombrant qui fait le Spectaculaire, faisant vibrer les cordes de la parole, des images et des abstractions sur la scène de nos états désaxés, en des personnages incarnés et habités (figures visibles et représentatives d’un langage invisible ou énigmatique) agissant le théâtre comme une véritable opération de magie.

L’émotion psychologique est créée par l’explosion ou l’implosion (cf. in James Joyce fuit… Lorsqu’un homme sait tout à coup quelque chose) d’un ou des personnages dont les voix mettent en scène la fatalité de la vie (effet de grotesque mêlé de tragique) et le syncrétisme d’un univers où les mystérieuses rencontres des rêves agrandissent l’espace-temps et le pétrissent de phosphorescences où la réalité ne s’encombre plus d’images polluées de désillusions. Projetés, nous le sommes, dans le « temps noir de certaines tragédies antiques que tout vrai théâtre doit retrouver », selon Artaud, ainsi que dans l’absurde imparable de toute étincelle de vie vrillée au sortilège (« le sortilège d’une étincelle de vie tourne comme une toupie » dit le Génie Infantile. « Je trace des chemins dans les broussailles du chaos… », vocifère Zoartoïste).

*

Zoartoïste … le mot résonne comme

– « Zo » de « Zoologie » ou l’animal en anima sur le théâtre du monde ?

« Zoartoïste (…) c’est le nom d’une divinité animale du monde archaïque… ou (…) » dit l’Essaim d’une Voix dissolue.

– « art »

« arto » comme l’autiste et le Mômo en corps morcelé et mots fendillés / sillonnés, ensorcelant la coque-matière lourde de la barque des « avachis » (Artaud), accroché à sa singulière traversée des miroirs. « Carné d’incarné de volonté osseuse sur cartilages de volonté rentrée » (Artaud), voulant placer la vie sur scène, Arto l’autiste force l’ordre du monde et sa position / sa posture avance, tel le surgissement fracassant d’un Théâtre refusant d’être contaminé par une déperdition de matière se dresse seul pour vider collectivement les abcès de la vie, dégager des forces, dénouer des conflits, car : « Même détruit, même annihilé et pulvérisé organiquement, et brûlé dans les moelles, il sait qu’on ne meurt pas dans les rêves, que la volonté y joue jusqu’à l’absurde, jusqu’à la négation du possible, jusqu’à une sorte de transmutation du mensonge dont on refait de la vérité » (Antonin Artaud, "Le Théâtre et la Peste" in Le Théâtre et son Double, 1935).

« Arto » de Zoartoïste comme « l’onde radiophonique qui traverse l’univers » ? « Arto l’autiste rase les murs dans un abîme de sons, / les prières des moines taoïstes se dispersent / en ondes radio sur l’ionosphère » dit l’Onde radiophonique qui traverse l’univers.

Comme l’agitation d’une oriflamme calciné vitupéra autour des dormeurs « avachis », Pour en finir avec le jugement de Dieu ?

N.B. : les propulsions anachroniques importent moins, ici, que les renversements du temps qu’elles opèrent sur la scène du monde-théâtre-monde. Ainsi le personnage de Homère marmonnant en remontrait déjà, concernant le monde, à des auteurs de plusieurs siècles ses aînés, dans James Joyce fuit… Lorsqu’un homme sait tout à coup quelque chose, lesquels, par la voix de Henri Michaux, répondaient par l’esquive délicieusement humoristique d’une boutade : « Homère marmonnant : mais vous ne connaissez pas le monde monsieur… monsieur comment déjà ? Henri Michaux : Henri Michaux pour vous servir, monsieur, Lui, James Joyce, Antonin Artaud, Arthur Rimbaud… Je ne connais effectivement pas la société humaine, je viens juste de m’évader ».

– « artoïste » de « artiste », « toïste », « Arto l’autiste » de Zoartoïste.

Didier Ayres dans son À propos de Zoartoïste et autres textes de Catherine Gil Alcala, publié sur le site de La Cause Littéraire le 28.11.2016, ajoute : « (…) Zoartoïste, c’est-à-dire un enchâssement de noms et d’épithètes tels que Zoroastre, taoïste, artiste, le Tao, l’art, Zarathoustra ».

Nous entrons et suivons la danse de ce Zoartoïste par le fil scintillant d’un labyrinthe viscéral, où l’onde incantatoire radiophonique qui traverse l’univers fait se secouer la transe dont « les fils de l’orage révèlent le secret indicible des existences ».

« seti-lisible » (Artaud) ? – La fusion contradictoire de la question et de la réponse (« c’est illisible ! ») nous redonne la langue (tombée), le sens (effondré) dans un théâtre idéal où réapprendre à lire (la réalité) est viscéralement une entreprise de création organique, sans craindre la décomposition des mots ni leur force de révélation.

« Comme l’artiste construit l’œuvre de son désastre, l’initiation, entre création et néantisation, est une traversée de la mer incendiée », dit Zoartoïste. Entrons, embarqués sur cette mer incendiée par le poudroiement de ses vociférations, dans la chevelure des astres…

 

Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)

 

Lire l'article de Didier Ayres sur la même oeuvre

 

 

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