Poésie / Littérature en relectures

13. déc., 2017

Reverdy, l’enchanteur…

 

 

L’image, en poésie, occupe une place primordiale. Surgie de la confrontation d’éléments de la réalité éloignés les uns des autres, elle peut offrir et ouvrir des possibles créatifs de lecture et d’interprétation. Et transcender le regard. Et transcender la vie. Ce rapprochement de deux mots ou de deux réalités éloignés créé l’image poétique et l’étonnement : choc visuel sur la page, choc intellectuel aussi et au-delà.

À l’origine d’une véritable transmutation cette image,

que Pierre Reverdy définit comme «un acte magique » dans Cette émotion appelée Poésie, produit des miracles (différents des mirages), lorsqu’elle touche l’esprit et la sensibilité de notre quotidien.

Une fenêtre alors s’ouvre plus largement devant nous, ou un miroir se traverse, avec pour horizon tout un univers d’« appropriation du réel » (Id.) par le poète et pour le lecteur, bien plus profonde qu’un simple reflet ou qu’une simple représentation. De même, la réalité que le poète exprime s’inscrit et s’écrit au cœur des choses plutôt qu’à leur surface. Le poème donne à voir sous un autre jour notre vie quotidienne, qui s’en trouve du coup, grandie ; un cadre dès lors se dessine (car il en faut bien un), qui trace un paysage naturellement jailli au fil des mots. Tout un poème ! …

Pierre Reverdy donne à voir un monde en poèmes

grâce à cette transmutation qu’il opère en exerçant

l’image poétique sur le texte original du quotidien.

 

Grâce à l’image poétique, l’auteur de Main d’œuvre exprime toute une palette sentimentale d’une humanité sensible et sensuelle, par le biais de la comparaison, mieux, de la métaphore.

La force selon moi de l’auteur du Chant des mots est d’exercer l’image poétique au plus proche authentique de notre quotidien. Authentique dans la mesure où la vie quotidienne ici célébrée prend de l’altitude, où son existence est ici saisie dans ses traits essentiels. « Un poète sans fouet ni miroir », écrivait du poète René Char. Reverdy ne cède ni à la surenchère ni aux clichés ou effets surfaits dans son maniement de l’image poétique. L’alchimie de ses poèmes a lieu sans forcer l’image : sans forcer notre représentation du monde. Sa poésie souffle –intensément réelle, l’air de rien- comme un vent de lumière. La force de l’auteur de Flaques de verre, de La Lucarne endormie, Des Ardoises du toit, de La Guitare endormie, tient dans sa Main-d’œuvre singulière d’un monde (en-) chanté dans sa justesse et dans son éclat grâce à la puissance de sa poésie. On est là comme aux sources même du vent. Une pesanteur (la vie quotidienne) devenant aérienne ; un souffle (le poème) sur le poids devenu allégé du quotidien. Des « étoiles peintes »

 

© Murielle Compère-Demarcy (MCDem.) - 2013

 

10. déc., 2017

Article critique de Murielle Compère-Demarcy sur "Ni bruit ni fureur" de Lucien Suel (éd. La Table ronde) sur le site de Poezibao

10. déc., 2017
10. déc., 2017
"Ni bruit ni fureur" de Lucien Suel

Article critique de Murielle Compère-Demarcy, publié dans Poezibao

20. nov., 2017

"Tout picard que j’étais" Conférence de Jacques Darras

à la Comédie de Picardie, Amiens -le 15 décembre 2016

 voir la vidéo sur le site du CAP (Club Action Picardie)

 

En décembre 2016, le poète Jacques Darras a donné sa première conférence consacrée à la place exceptionnelle, bien qu’occultée par les histoires littéraires de la Littérature française nationale, occupée par les picards dans cette Histoire. "Depuis un bon millénaire", souligne Jacques Darras, "la Picardie, l’Artois, - à un degré moindre la Flandre- ont constitué de véritables terres de fertilité, de continuité littéraire, ayant fourni une contribution exceptionnelle, sous-estimée, à l’Histoire nationale". L’objectif de cette conférence consiste à restituer la place de la langue picarde dans cette Histoire, d’en illustrer l’importance par un florilège de textes lus par le poète dans des intermèdes toniques et savoureux. Le choix de ces textes poursuit un fil vigoureux, illustrant la diversité des tons utilisée par notre langue picarde, allant de textes "sérieux" à d’autres de verve comique, voire jouant avec le propos salace, puisque les picards, avant tout « êtres d’oralité » ont souvent, voire toujours, souhaité faire entendre leur langue en public (conformément aux canons de l’art poétique arrageois) en donnant du corps à celle-ci par cet art de raconter des histoires salaces grâce à une langue vernaculaire explosant dans toute sa saveur et sa verdeur/fraîcheur parodique. Beaucoup de fabliaux, ne l’oublions pas, possèdent une origine picarde et s’exécutent dans le jeu engageant et stimulant d’histoires coquines aux antipodes de la lyrique courtoise des chansons de geste, histoires de cocuages, de ruses sexuelles, exécution et faconde de poèmes grossiers. Une langue picarde vaillante, gaillarde, "verte", dont l’art est d’avoir su conjuguer dans son expression quelque chose à la fois de populaire et de raffiné. Adam de La Halle, « le bossu d’Arras » en est un éminent représentant, avec son Jeu de la Feuillée, usant d’un comique de situation sociale -la société de son époque transposée sur la scène théâtrale- et mettant en jeu une illusion d’action incluant une part d’improvisation comme ce sera le cas dans Six personnages en quête d’auteur de Pirandello.

Redonner sa place à la langue picarde dans sa contribution exceptionnelle à la littérature française s’inscrit aussi dans une démarche plus ample de freiner -ainsi que le rappela fort justement le libraire-éditeur Philippe Leleu de la Librairie amiénoise du Labyrinthe, par ailleurs acteur de l’association le CAP (Club Action Picardie) créée avec Jacques Darras dans l’urgence politique de la suppression de la Région Picardie – cette conférence, écrivions-nous, s’inscrit aussi dans une démarche plus ample de freiner ce « penchant des picards » à l’effacement, laissant par leur propre sous-estimation et par leur absence de réactivité face aux attaques hors leurs murs (hors leur Région scandaleusement destituée de son identité culturelle, de son nom identitaire de « Picardie » il y a peu) la place aux comportements les plus cyniques venus de l’extérieur. "S’il est idiot d’être fier d’être né quelque part", précisa Philippe Leleu, "il est aussi stupide d’en avoir honte". Idiot et dommageable. Cette conférence, impulsée par l’initiative du CAP et de l’Université Populaire d’Amiens, se propose de redonner toute sa place légitime au rôle de la langue picarde dans l’Histoire littéraire, culturelle. Entreprise inédite, inaugurale, personne n’ayant auparavant rassemblé cette matière extrêmement riche replaçant sous la lumière qui lui revenait de droit la contribution réelle et incontournable des Picards dans cette Histoire.

Jacques Darras a situé cette première conférence sous l’invocation de Jean Racine qui écrivit, publia et fit représenter l’unique comédie qu’il ait jamais écrite, en 1668 : Les Plaideurs. Dans l’acte I scène 1 de cette pièce le personnage de Petit Jean commence par un monologue d’affirmation assez remarquable où nous entendons que Jean Racine n’oubliait pas ses origines picardes. Le dramaturge picard fait dire à Petit Jean, appelé par un juge qui le fait venir à son service d’Amiens en Suisse :

 

« Tout picard que j’étais, j’étais un bon Apôtre

 

Et je faisais claquer mon fouet tout comme un autre. »

 

 

 

Jacques Darras ce 15 décembre 2016, lors de cette première conférence intitulée « Toutpicard que j’étais », nous proposait de « faire claquer notre fouet, ici, ce soir » comme étendard de notre âme picarde…

 

En « chirurgien de la mémoire », le poète-essayiste se donnait l’objectif de réparer l’élasticité d’une aire géographique devenue poreuse à l’Imaginaire national : la Région de Picardie-Flandre-Artois.

La tentative de sortir la Picardie de l’ombre -et de réparer au mieux le rapt d’identité qui lui fut « infligé » dernièrement par la disparition inimaginable de son nom (d’où émergea le manifeste protestataire du CAP : « Picardie, j’écris ton nom ») - n’est pas une première démarche poursuivie par Jacques Darras. En 1985, en effet, ce dernier avait rassemblé linguistes et écrivains afin de mettre dans la lumière l’Histoire séculaire mal connue du territoire Picard. Cet éclairage fut concrétisé par la publication aux éditions des Trois-Cailloux de La Forêt invisible au but de faire sortir de son invisibilité la littérature en langue picarde depuis le Moyen Age.

La conférence de ce 15 décembre 2016 s’attaquait en quelque sorte trente ans plus tard à une seconde forme d’invisibilité, encore plus préjudiciable, évoquée précédemment.

 

Allant du 6e au 13e siècle, Jacques Darras traça l’Histoire de la Picardie, de comte de Flandres et comte d’Artois au Comte de Paris, puis aux Ducs de Bourgogne jusqu’à Louis XIV, Histoire étayée par l’existence de textes littéraires majeurs, au travers de villes phares telles que Laon, Capitale de la dynastie carolingienne, Arras, ville du Jeu littéraire et théâtral. Adam de La Halle, Jean de La Fontaine, Hélinand de Froidmont, Vincent Voiture, Jean Scot Érigène, Jean Bodel, Jacques d’Amiens, … furent évoqués, certains par une lecture d’extraits de leur œuvre rigoureuse, stimulante et savoureuse, démontrant par le texte la spécificité remarquable de la Picardie, terre fertile par le nombre et la qualité de ses écrivains.

*

Lors d’une deuxième conférence à la Comédie de Picardie, le 20 novembre 2017, Jacques Darras poursuivra son examen de la mémoire picarde, cette fois du 15e au 18e siècle. Nous partirons de cet instant précis de l’Histoire :

« La parenthèse enchantée des échanges commerciaux et littéraires qu’a connu Arras touche à sa fin ; le pouvoir de l’argent va passer aux banques italiennes et flamandes, Bruges d’un côté, Florence de l’autre ; les guerres vont confisquer l’espace intermédiaire, transformer les plaines picardes en champs de bataille entre Anglais et Français se disputant le Royaume de France mais aussi la prééminence européenne ; Adam de La Halle dit adieu à sa ville Arras (…) …

Où l’on voit le lien étroit entre les cycles économiques, les humeurs et la baisse de l’Inventivité »…

 

© Murielle Compère-Demarcy (MCDem.)