6. juin, 2018

A propos de "Là où l'humain se planque" d'Angèle CASANOVA

Là où l’humain se planque, Angèle CASANOVA, Editions Tarmac, coll. Complément de lieu ; 2017

[27 p.] - 8

2e note de Murielle Compère-Demarcy (MCDem.) à propos de Là où l'humain se planque

cf. la 1ère sur le site des éditions Tarmac

Là où l’humain se planque – texte écrit à partir de photographies de François Bonneau pour les Vases communicants d’avril 2013- décline en douze pages l’aléatoire singulier d’une implosion. Aléatoire puisque toute vie personnelle l’est, soumise à la contingence des faits, d’autant plus lorsqu’elle s’enfonce dans l’indifférence généralisée ou, pire, fait l’objet d’une agression silencieuse. C’est le cas de « Il » -non nommé : abandonné à son anonymat-,en quelque sorte séquestré dans son « clapier » d’immeuble où il vit en re retrait pour échapper à la cohabitation avec « la chieuse ». « Cet appartement. Cet immeuble. Le dégoûtent. Profondément. Il ne voulait pas. Elle lui a forcé la main. Rien à faire. Faut toujours qu’elle décide.Et lui. Il doit suivcre. À contrecoeur. Ce qu’il en pense, rien à battre. Quand il a des vélléités de rébellion, elle le remet à sa place. Celle de ses 20 pourcents. » (…) Qu’il possède. Le bénéfice de son salaire. Pas d’apport. » « Elle », bénéficie de 80 pourcents, grâce à « l’apport », à ce qu’elle a hérité. D’entrée, le huis-clos se cale dans le rectangle 10 X 20 cm de la page où l’histoire nous déroule l’enfermement de « il ». Séquestration physique et psychologique dont la toile d’araignée se tisse jusqu’à, peut-être, l’issue fatale, -que le rythme saccadé, volontairement essouflé par mimétisme situationnel, d’Angèle Casanova, défile bribes par bribes du presque-rien, d’un vécu qui se dévide peu à peu de sa substance émotionnelle, dépossédé de la tension d’un sens existentiel ; -s’ « il » ne réagit pas. L’asphyxie dans laquelle le « minable » (point de vue de « la chieuse ») est encamisolé, se débat encore un peu en s’arrangeant un coin de survie (« Il se demande. Parfois. Ce qu’il a vraiment. Ce qui est vraiment à lui. Ici. Qu’est-ce que c’est que 20 pourcents. Qu’est-ce que ça représente. Les toilettes. Le cagibi. Les penderies. Les pièces techniques. (…) Il s’accroche à ça »). Cet espace étouffantde survie se taillera t-il la part de soleil qu’il mérite malgré tout ? La part de soleil qui entre dans l’immeuble « étudié pour l’ensoleillement maximal », aux antipodes de l’ensoleillement intérieur plombé et pompé par « la chieuse ». Un changement ou un revirement de situation aura-t-il lieu interrompant cette involontaire descente aux envers la tête sous l’eau ? Qui, ou quoi, secouera peut-être cette traversée de la vie en automate où « il » « n’écoute plus. Ne pense plus. Chantier en cours. Chantier de sape en cours. (…) Les yeux dans le mur. Se demander. Comment s’échapper du rectangle » ? …

À ouvrir dans trente ans, le deuxième texte, quitte les bas-fonds pour « le plafond ». Où l’araignée tisse aussi. Dans la tête de « elle », cette fois. L’écriture d’Angèle Casanonva nous plonge en apnée en même temps qu’elle nous fait vivre la descente aux abysses de ses personnages (réduits à n’être plus personne) : nous plonge dans les profondeurs « où l’humain (l’Humain et l’humain) se planque », aux dépens de nous, en dépit de tout, malgré le possible surgissement de l’espoir. « Elle » dans ce deuxième texte se réduit à n’être « plus qu’un regard orienté d’un point A, situé sur un lit placé face à la porte de cette pièce obscure, vers un point B, le plafond craquelé de cette même pièce. »

Enfermé, les Personnages-Personne d’Angèle Casanova trouve encore des balises dans l’espace géographique / géométrique limité, où leur perdition psychologique rejoint l’infini épuisement de l’isolement, face au mur. L’écriture ici frappe textuellement la chute de laissés-pour-compte, de morts-vivants comme leur tête se cogne contre les murs ; l’écriture s’écorche et halète au même rythme que leur anéantissement (descente et enténèbrement de la Singularité - « Je »- jusqu’à la dépossession de soi -chantier d’impersonnalisation en cours- ,jusqu’au « ON » indifférencié.

Le dernier texte, celui de "L’auteur par l’auteur", nous annonce la luminosité captée : « Dire le monde tel qu’il est, même si ça fait mal. Plonger la tête sous l’eau, jusqu’à se noyer. Se foutre des beignes pour ne pas oublier que le monde est tel qu’il est, que ce genre de truc, ça se passe tout le temps, ailleurs, loin, et encore, peut-être, derrière une porte sur votre palier.Alors imaginer ce que ça fait, de se retrouver dans cette situation, quand on est une personne, pas une plante, une personne, qui pense, qui cogite, qui a tout le temps, puisque souffrir, ça prend su temps,n surtout quand on vous en donne, du temps. »

Le Texte de l’opus « imagine » et plonge le lecteur dans l’abîme de cette situation. Le lecteur avance, se débat avec le désespoir de celui ou celle qui n’a plus de JE, et veut, malgré tout, sortir avec lui / elle, sortir la tête de l’eau. Pour reconstruire (puisqu’ « en l’absence de JE, il n’y a plus personne à détruire, plus de but. »). Pour sortir-vivre-soi-à la surface-heureux comme à l’intérieur. L’ écrire. Pour faire être par l’Ecrire le sale et l’abject de l’existence qui existe, chez soi ou peut-être en face de chez soi. Pour le dire et le sortir du no man’s land à en « cri »er où il patauge sans pouvoir le dire. Pour dire. Ne pas rester indifférent. Pour ne pas se taire.

 

© Murielle COMPÈRE-DEMARCY (MCDem.)